Les symbolistes baltes, des âmes pas si sauvages

Jeune paysanne (vers 1904) de Johann Walter

Après avoir exploré le paysage mystique, le Musée d’Orsay poursuit son voyage en terres symbolistes. Direction les pays baltes et leur folklore fantastique et angoissant.

Qui aurait imaginé que le symbolisme avait essaimé aussi haut, dans les terres baltiques ? Familiers depuis un siècle et demi des œuvres de Gustave Moreau, Odilon Redon, Fernand Khnopff, Arnold Böcklin et des Nabis, c’est avec surprise que l’on fait un pas de côté vers l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie, pour découvrir l’existence de Kristjan Raud, Janis Rozentals, Oskar Kallis et Johann Walter, parmi tant d’autres peintres.

Sujette pendant plusieurs siècles aux jeux d’influence des puissances germanique, polonaise, suédoise et russe, la région baltique a dû attendre le XIXe siècle et l’éclosion des sentiments nationalistes pour renouer, comme partout en Europe, avec ses racines historiques et surtout mythiques. Âmes sauvages. Le symbolisme dans les pays baltes nous ouvre les portes d’un monde mystérieux où se mêlent fantastique, onirisme et angoisse.

 

Sacrifice (1935) de Kristjan Raud

 

Ces âmes baltes, loin d’être si « sauvages », ne sont pas exemptes de l’influence des maîtres symbolistes d’Europe de l’Ouest. Le visiteur croit reconnaître les silhouettes effilées et stylisées de Ferdinand Hodler  (Sacrifice de Kristjan Raud, 1935), les fresques murales de Pierre Puvis de Chavannes  (Arcadie de Janis Rozentals, vers 1890), les textures vaporeuses d’Odilon Redon (Kalev sur le dos de l’aigle d’Oskar Kallis, 1917), ou les corps polynésiens fantasmés par Gauguin (Méditation. Femme dans un paysage de Konrad Magi, 1915).

Folklorique, fantastique et cosmique

Lennik (1910) de Nikolai Triik

Nombreux sont les tableaux présentés à s’inspirer du Kalevipoeg, saga estonienne reconstituée par Friedrich Kreutzwald au milieu du XIXe siècle. Oskar Kallis représente Linda, la mère de Kalevipoeg, portant un rocher, dans une esthétique qui emprunte autant à Van Gogh et Munch qu’aux figures soviétiques (Linda portant un rocher, 1917). Nicolai Triik met en scène des marins aux airs de Vikings, coincés entre la voûte étoilée et une aurore boréale (Lennik, 1910).

 

Nec mergitur (1904-05) de Ferdinand Ruszczyc

 

Au-delà du simple folklore, c’est l’atmosphère fantastique émanant de ces tableaux qui surprend. La nature se transforme en décor féérique chez Rudolfs Perle et Emīlija Gruzīte, l’une des rares femmes exposées. Avec ses allures de Hollandais volant en version technicolor, Nec mergitur (1904-05) de Ferdinand Ruszczyc surprend autant par sa taille que par ses couleurs chatoyantes.

 

Rex (1909) de Mikalojus Konstantinas Čiurlionis

Non contents d’être fantastiques, les paysages se font parfois cosmiques. C’est le cas de Rex (1909) et du cycle La Création du monde (1905-06) de Mikalojus Konstantinas Čiurlionis, dont on ne sait si les objets célestes non identifiés illustrent la théorie des mondes parallèles de Camille Flammarion ou s’ils proviennent d’un film de science-fiction. Moins illuminé que son collègue lituanien, Kristjan Raud célèbre à sa manière l’osmose de l’homme et du cosmos avec Sous les étoiles (1907-09).

The Age of anxiety

Portrait de Konrad Mägi (1908) de Nikolai Triik

Ces œuvres oniriques ne doivent pas faire oublier l’angoisse que charrie le symbolisme balte. Celle-ci peut surgir d’un simple portrait – tel celui de Konrad Mägi, peint par Nikolai Triik en dandy désabusé. L’aspect chétif et entre-deux-âges de la jeune fille pré pubère posant nu pour Bolesław Buyko dérange davantage encore. L’angoisse flirte également avec le macabre. Janis Rozentals peint une allégorie de la mort visitant (Mort, 1897), tandis qu’Oskar Kallis transforme sa Danse de la vie (1916) en une danse macabre ! L’anxiété atteint son paroxysme chez Antanas Žmuidzinavičius avec l’attaque d’un homme par des arbres monstrueux (La Douleur, 1906).

Hiver (1908) de Vilhelms Purvitis

Difficile parfois de savoir où donner de la tête tant l’exposition est riche et variée. Il suffit de jeter un coup d’œil aux portraits de Konrad Mägi, aux tableaux irréels de Ciurlionis ou aux paysages apaisés de Johann Walter et Vilhelms Purvitis pour s’en rendre compte. Il ne sert à rien de chercher une unité stylistique propre au symbolisme balte, il n’y en a pas. Laissons-nous plutôt porter, à l’instar de la Jeune paysanne de Johann Walter, par l’aura mystérieuse que dégagent ces âmes pas si sauvages.


Âmes sauvages. Le symbolisme dans les pays baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) jusqu’au 15 juillet au Musée d’Orsay : http://m.musee-orsay.fr/fr/expositions/article/ames-sauvages-le-symbolisme-dans-les-pays-baltes-46485.html

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3 réflexions sur “Les symbolistes baltes, des âmes pas si sauvages

  1. odette gripoix dit :

    très intéressante collection, surprenante en début de visite par son côté obscur, loin des couleurs de nos impressionnistes ; symboles de guerre, de mort, révélateurs d’un vécu sous un ciel de douloureuses guerres, puis l’arrivée de tableaux d’une nature plus sereine et plus colorée.

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